EAT DIFFERENT
par ISABELLE

Fact : la plus grosse source de pollution dans le monde est, Mesdames et Messieurs, la production et l’acheminement des denrées alimentaires. J’aborde le sujet ici, dans un ton plus GRRRR que SMILE, mais auquel je pense depuis longtemps. En fait, ça a commencé par un commentaire que j’avais fait à propos d’un post sur un article signé Marie Sigaud du NouvelObs supprimé pour cause de tollé. Suite à quoi j’ai reçu quelques mails désapprobateurs. J’ai oublié ce que j’avais écrit mais j’avais promis de m’expliquer plus clairement, voici donc le fond de ma pensée. Je tiens à préciser 1/ que je ne me permettrai pas, ici, de disserter sur les désordres alimentaires liés à des raisons psychologiques, mais uniquement à propos du lien entre industrialisation de l’alimentation et surpoids ; 2/ qu’il s’agit d’une opinion tout à fait personnelle qui n’engage que moi.

Ce fameux article serait sans doute passé inaperçu 1/ s’il n’était pas au cœur d’un cyclone médiatique récurrent, 2/ s’il avait été à propos d’une maigre. Bien évidemment, je suis contre toute discrimination sociale, raciale, sexuelle, et physique. Je trouve tout à fait normal de filmer une fille grosse (belle) dans une publicité pour vêtements grandes tailles. Le texte de Marie Sigaud est maladroit et odieux, mais il contient une certaine dose de second degré comme l’admet sa rédactrice. Surtout, le plus important est ailleurs : elle dénonce la volonté de certains média actuels de présenter la taille 42 ou plus comme une norme.
D’autre part, il se trouve que PRESQUE TOUS LES JOURS je lis ou entends des propos discriminants envers les maigres « mannequins anorexiques, horribles, etc » dont personne ne s’offusque. Aurait-on le droit de calomnier les maigres, mais pas les grosses ? De toute évidence le sujet est touchy.

Nous grossissons, c’est un fait. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont des statistiques. Un tiers de Français en surpoids, 10% d’obèses. Un tiers d’Américains obèses. Le poids moyen augmente, tandis que l’espérance de vie baisse aux Etats-Unis.

Or, l’idéal de beauté ne suit pas ce chemin. Bien au contraire, il se démarque de cette « norme de masse ». Les hommes préféraient-ils les grosses en 1485 ? Disons que jusqu’au milieu du XXème siècle, il valait mieux se situer parmi les populations qui mangeaient à leur faim. Il fallait avoir le ventre rond et la peau pâle (à l’époque, les Bronzés, c’étaient ceux qui travaillaient aux champs). La tendance est maintenant inversée : les pauvres, en général, ont davantage de chances d’être gros, en plus d’avoir mauvaise mine en hiver.

Qu’est-ce qu’un idéal de beauté ? L’Italienne Anna Utopia Giordano a retouché certains tableaux classiques, en les mettant aux normes XXIème siècle :

VÉNUS AVANT :
Botticelli-la-nascita-di-Venere_1

VÉNUS MAINTENANT :
Botticelli-la-nascita-di-Venere_2

VÉNUS ET CUPIDON DE VELASQUEZ, AVANT/MAINTENANT :
Velazquez-Venere-e-Cupido-venus-et-cupidon

L’idéal de beauté change à travers les âges car, comme son nom l’indique, il n’est pas la réalité, mais la représentation d’une esthétique fantasmée, qui exagère certaines caractéristiques. Cet idéal, qui se trouvait autrefois dans un corps rebondissant de jeunesse et d’abondance, est transposé aujourd’hui dans un corps gracile et fluet.

Une image du corps féminin qui eut rebuté un esthète de la renaissance nous fait maintenant rêver, et donne envie. Les marques l’ont bien compris, et si parfois elles transgressent certains codes, c’est pour mieux retomber sur leurs pieds. Si les mannequins sont choisi(e)s de plus en plus minces et androgynes, c’est sans doute pour répondre aux critères esthétiques d’une extrême jeunesse (ce qui est plus choquant, d’ailleurs), délicatesse, fragilité, plus que d’une extrême maigreur.

La controverse aujourd’hui revient sans cesse sur l’influence négative qu’auraient média et images publicitaires, à cause d’un trop grand décalage avec la réalité. Simple. Croyez-vous qu’une industrie qui dépense des fortunes pour vendre un produit se risquerait à rebuter le moindre consommateur potentiel ? La publicité est là pour nous faire rêver, pas pour décrire la réalité, et ne fait que donner au public ce qu’il réclame. Ce qui soulève la sempiternelle question des retouches. A ce propos, suite au scandale lié à cette publicité H&M, qui montre une tête de mannequin ultra retouchée collée à un corps totalement modélisé, la ministre suédoise des Sports et de la Culture s’est carrément énervée contre les marques qui font la promotion de la «beauté déformée». Oui, et lorsque René Gruau dessinait des lèvres écarlates perchées sur un cou de girafe, c’était la réalité peut-être ?

2012-LA RÉALITÉ AUGMENTÉE SELON H&M/1949-LA RÉALITÉ AUGMENTÉE SELON GRUAU
H-M-mannequins-virtuels

À mon humble avis, H&M a utilisé les modèles virtuels pour économiser du budget, pas pour montrer un corps idéal… Le résultat n’est pas très très joli.

Tiens, au passage, les publicités ou séries de mode mettant en scène des mannequins grandes tailles SONT AUTANT RETOUCHÉES QUE LES AUTRES.

Pendant ce temps, l’industrie agro-alimentaire se gave. Pour la presse ou les blogs, il est plus facile de crucifier Kate Moss et Karl Lagerfeld que d’aller voir le fond du problème. Pendant qu’on papote sur les Photoshop disasters, qu’on fait évoluer les normes de tailles de vêtements -un jour on nagera toutes dans du 36-, on n’informe personne sur les dangers d’une alimentation qui génère certes des profits colossaux, mais qui est la source de déséquilibres nutritionnels encore plus énormes. Bref, on laisse bien tranquilles les multinationales de l’agro-alimentaire.

Fact : la part du budget des ménages dédiée à l’alimentation diminue. On trouve ça normal de payer moins qu’une bouchée de pain pour un repas entier, il y a une dépréciation de la valeur de la nourriture, en même temps qu’une dépréciation de la valeur qu’on lui accorde, et une perte de qualité. Parce que c’est périssable, on trouve toujours que c’est trop cher.

En même temps le nombre d’exploitations agricoles en France diminue, et leurs revenus deviennent ridicules. Je ne fais pas une révélation en parlant de la baisse des marges et des profits supportée par les petites exploitations, au profit des groupes de grande distribution.

Notre alimentation, même au restaurant, est de moins en moins « home made ». Les « restaurateurs » commandent leurs desserts ou accompagnements à la pelle, et personne ne s’en plaint. Les plats préparés font fureur, une amie Italienne m’a dit qu’elle avait déjà vu des œufs au plat cuits surgelés, je n’en ai pas retrouvé la trace, mais ce serait quand même un truc dingue.

Et notre attitude face à la nourriture s’en ressent. Nous ne voulons plus consacrer ni temps ni argent, à une activité dont la valeur se déprécie. Cuisiner un bon dîner, quelle perte de temps… J’ai entendu plein de fois « si je n’achetais pas de plats préparés je n’aurais plus de temps pour mes enfants ». Mais putain c’est exactement dans la cuisine, et à table qu’on doit passer du temps avec ses enfants, transmettre cette culture millénaire qui nous apporte la vie ! Le goût pour les bonnes choses aussi bien que le goût pour les belles choses ! Parce que la nourriture, c’est de l’AMOUR !

J’entends dire que le bio coûte cher. Bullshit ! On ne consomme pas les mêmes produits en bio. Encore une fois, question d’information et éducation.

Et on ne se rend plus compte de ce qui est « sain » ou non,  j’ai entendu récemment : « hier soir j’ai mangé sain, des épinards surgelés en sachet plastique réchauffés au micro-ondes ».

Notre choix s’est réduit à : culpabilité ou frustration ? L’alimentation industrielle ne répond pas du tout aux besoins de notre organisme. On a pris l’habitude de compter en AJR (quelle invention conne) des vitamines, glucides, lipides, minéraux, calories. Tout en oubliant que nous avons besoin d’ingurgiter des enzymes, des micro-organismes, et j’en passe, que vous ne trouverez JAMAIS dans un sachet plastique surgelé.

Pour remédier à ça, nous avons la solution régime. La plus horrible des frustrations. On compte à la calorie près, il faut souffrir pour être belle, et dès l’adolescence s’il vous plait. Avec un budget de quelques milliards d’Euros pour cette nouvelle industrie, qui comble alors son propre vide, à coup de produits ultra raffinés, suremballés, dénués de toute qualité gustative et PAS DU TOUT ADAPTÉS à long terme.

Notre corps est complètement à l’ouest. L’alimentation a évolué en moins de temps qu’il faut à nos organismes pour s’y acclimater. Notre système digestif devient paresseux, nous perdons nos instincts, nous utilisons moins nos sens pour choisir ce qui est bon pour nous, nos goûts sont tout autant uniformisés que les choix qui nous sont proposés. Notre faculté de goûter est anesthésiée par des exhausteurs à gros sabots, des produits ultra raffinés, une overdose de sel, et de sucre, aliment très addictif. Nous savons encore -à peu près- discerner la faim, ou la soif, mais pour le reste nos instincts sont désorientés.

On nous impose des conseils débiles pour maigrir le plus rapidement possible, nous essayons de plier notre corps à notre volonté. Mais NOTRE CORPS N’EST PAS UNE MACHINE, on ne peut pas lui infliger ces supplices, il ne peut pas tenir le choc de suralimentation en désalimentation brutales, quelle violence !

Les conséquences en matière d’environnement sont directes, mais nous n’en avons pas conscience. Voici un petit exemple : depuis 1999 la société Coca Cola exploite les ressources en eau de l’Inde et cette histoire n’est en fait pas terminée. Attention ça risque de vous couper l’appétit.

Ceci est une goutte d’eau dans la mer des scandales écologiques. Il y a aussi les souffrances infligées aux animaux, les millions de tonnes de plastique, enfin je ne vais pas tout énumérer ici, ce serait long et vous mettrait le moral par terre.

Retrouver une alimentation « normale » est complexe, mais possible. Oui, bien manger nécessite une dose de réflexion conséquente et même une désintoxication. C’est sans doute pour cela que les riches sont plus minces que les pauvres dans les sociétés occidentales. Moins pour une raison de pouvoir d’achat que d’éducation et information.

Manger sain ça s’apprend, et le plus tôt est le mieux (on va dire à la naissance). On peut apprendre (réapprendre) les goûts subtils, prendre un plaisir immense à se rassasier, sans jamais penser à son poids. Simplement en mangeant des choses délicieuses et fraîches, nous contentons non seulement nos estomacs, mais aussi nos sens. Nous nous emplissons d’ingrédients tout cons, accessibles, mais extrêmement nutritifs. Nous pouvons reconnecter notre corps et notre esprit, nos sens.

Comment manger « sain » ? C’est plus facile de l’écrire que de le faire, mais je vous assure c’est possible sans changer radicalement de vie. On peut commencer par virer le budget/temps passé dans les crèmes amincissantes et les compléments dégueulasses, puis s’informer un peu. Le sujet « food&drink » est souvent abordé sur ce blog, suivez le lien vous trouverez des conseils, mais globalement, il s’agit de consommer, dans la mesure du possible : végétal, local, frais, biologique, non procédé, de saison, non soumis à des températures extrêmes (surgelé+micro-ondes= au secours). Sans avoir peur des écarts ou de faire de temps en temps de gros excès. Parce que les excès, quand même, on aime bien.

En conclusion, je voudrais dire que, bien sûr, on n’a pas le droit de discriminer les personnes sur leur physique, qu’elles soient grosses ou maigres.
Mais on n’a pas le droit, non plus, de vulgariser le surpoids, on n’a pas le droit de dire que c’est normal d’être gros. Mal manger est dangereux pour la santé et pour la planète, ça ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les études scientifiques objectives. Mal manger peut entrainer des conséquences graves sur des populations défavorisées. Mal manger n’est pas qu’une question d’idéal de beauté, il s’agit d’un problème éthique extrêmement important. Les consommateurs ne sont pas que des victimes, personne ne les force et ils sont responsables de ce qu’ils achètent.

Et en bonus, pour se remettre de ce looooong post bien déprimant, voici « Léda et le Cygne », tableau de François Boucher (1740, date à laquelle les bonnasses étaient grosses, donc), dans lequel Leda taille du 42 au niveau des fesses, et au maximum du 34 au niveau des chevilles. Beauté idéalisée, fantasmée, totalement irréelle, et érotisme à son paroxysme. En vrai cette femme ne pourrait pas exister, en vrai nous ne faisons pas l’amour avec des animaux, ce qui ne nous empêche pas de trouver le tableau magnifique.

D’ailleurs, à propos d’érotisme… mal manger, c’est pas terrible pour le sexe.  Alors, be yourself, eat good old food, make love and be happy. Le reste, on s’en fout.

leda_et-le-cygne-francois-boucher_1740

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5 réponses à “EAT DIFFERENT”

  1. Wam dit :

    Je partage ton point de vue sur plusieurs aspects et j’ajouterai même que :

    Preum’s :
    Les publicitaires ne sont pas les seuls à blâmer dans les pathologies liées au poids, d’autres responsables peuvent être pointés du doigt :
    - certes pour les personnes en surpoids, c’est l’industrie agro-alimentaire qui est condamnable
    - pour les personnes en extrême maigreur, il y a plusieurs facteurs, mais le principal est davantage d’ordre psychologique, ce n’est pas une découverte. On ne veut pas se sous-alimenter et rester maigre à cause des diktats imposés par la mode et la pub (bien que cela y contribue très partiellement, selon moi), mais pour combler un vide affectif, ou tenter de réparer inconsciemment une faille narcissique, etc…l’anorexie vient de là bien avant de se laisser embrigader par la pub.

    Deuz’ :
    Passer du temps à la cuisine avec ses enfants, leur transmettre certaines valeurs à travers le partage d’un repas, leur apprendre à bien manger, apprendre la notion / le ressentis de satiété,… l’éducation alimentaire est hyper importante ! Trop souvent négligée, et on en revient à ces tristes constats sur la malbouffe et des pathologies qui y sont liées : que l’on soit en surpoids ou anorexique, l’origine se trouve en grande partie dans cette étape loupée de la construction d’un enfant…

    En réalité l’idéal de beauté (insufflé par la pub), tout comme la mauvaise alimentation (largement suggéré par l’industrie agro-alimentaire), ne sont pas la cause des problèmes de poids grandissants dans nos sociétés, mais des symptômes d’un dérèglement global (Capitalisme, recherche de profit, surproduction de produits de qualité inférieure, pollution etc. ==> cercle vicieux laissant un lourd tribut sur les équilibres climatiques, psychologiques, économiques…).

  2. Merci Wam !!!!! En fait, je n’aborde pas le sujet anorexie/boulimie qui sont, je crois, des pathologies ayant des causes psychologiques personnelles et familiales très complexes que seuls les psys peuvent analyser précisément. Cela dit, je suis sûre qu’un enfant dont les parents sont en bonne santé, et ont une relation naturelle avec la nourriture auront moins de chances de développer ce genre de maladie.
    Quant au cercle vicieux capitaliste… étant moi-même une pure capitaliste néo-matérialiste pas trop complexée, le débat est lancé !!!!!!!!!

  3. boubi dit :

    mais cupidon, lui, est toujours aussi ventru ;)

  4. Marion dit :

    Waouh, voilà un article éclairant, qui devrait convaincre la plupart des gens qui foutent leur vie en l’air…
    Tu as entièrement raison, très bel article.

  5. [...] le temps qu’on rabâche que manger des légumes est moins impactant sur la planète et meilleur pour la santé, on en déduit que si on joue avec [...]